• Besoin de s'exprimer, impuissance à le faire

    Chacun a besoin de s'exprimer. Chacun a sa façon, ses façons de le faire. Quand un ou plusieurs modes d'expression sont condamnés, eh bien il en reste toujours un… Il doit en rester puisqu'on ne peut s'oxygéner, autrement. Il faut, dans un cerveau surchauffé, une soupape de ventilation salvatrice. Il est des cas où l'éventail des possibles diminue, rétrécit inexorablement, et on s'avise un jour qu'il n'en reste plus, que tous les possibles ont été progressivement écartés. Alors on est étranger partout et tout le temps.

    S'exprimer pour dire qu'on a besoin de s'exprimer mais qu'on ne peut le faire est un cliché autoréfutant ; en vérité ce n'est qu'un essai d'expression, et un essai d'avance conscient de sa fatuité, un essai avorté. L'incommunicabilité est une composante irréductible de ce monde, certains en ont peut-être la conscience plus aiguë que d'autres. Et cela ne va pas sans douleur. Et cette douleur ne cessera que quand cesseront ses raisons d'être. Évidemment…

    Je voudrais répertorier ces raisons d'être, c'est le but in fine de ces tentatives scripturales. Je me sens tout à coup au service de la science, un grand et noble dessein m'habite…

    Si le s*** doit faire peur, c'est quand il consomme ou a consommé des n***, répétons-nous, car ces molécules sont conçues expressément pour cela, rendre les gens dangereux et légitimer, a posteriori, leur enfermement.

    Au début, à l'entrée dans la catatonie, ce que l'on vit est proprement infernal (je voudrais parler, longuement, de l'enfer). Mon référent est mon expérience mentale, éminemment subjective, je n'ai pas vocation à dire la s***, mais à essayer d'éclairer ma s***, mon expérience de s***, ma carrière de s***, n'ayons pas peur de le dire ; dès qu'un diagnostic est établi, il suffit à définir une personne. On n'a d'ailleurs plus ni personne ni sujet conscient, on a un(e) s***, un(e) dingue. Cela dit tout et satisfait le plus grand nombre.

    Je n'ai pas l'intention de décrire mon entrée dans la dementia, simplement parce que je ne veux pas y penser, j'essaie juste d'oublier, je n'ai pas assez de recul, même dix, quinze ans après. Je n'aurai de recul que quand je serai suffisamment extérieure à tout cela, quand je ne serai plus ce que je suis, c'est-à-dire quand je ne serai plus ! C'est trop de souvenances douloureuses, colère, compulsions, insomnies, nuits sans sommeil à n'en plus savoir dormir, mentisme, mentisme, mentisme. Non je n'énumérerai pas tout, puisque c'est toujours là ; si certains symptômes ont disparu, il en est encore de nombreux, ancrés, définitifs.

    Je voudrais pouvoir être plus extérieure à moi-même… C'est le grand paradoxe, pourquoi ce mal en soi si on n'y est plus ?… On dit que le s*** n'est plus en lui, qu'il ne s'habite plus, qu'il est ailleurs, j'aime beaucoup ces images, très justes. Il m'arrive d'être d'accord avec moi.

    Je me suis éloignée de moi-même, tellement que je me suis perdue, c'est ainsi qu'on n'est plus en soi. C'est ainsi qu'on se perd. Au début on attend de se retrouver, on attend, on voit bien qu'on n'est pas loin. Mais, finalement, ce n'est pas si grave, il suffit de faire le deuil de soi-même, ça prend quelque temps, malgré tout, et ça demande pas mal d'abnégation, on a tout perdu, mais quoi, le fatum… Peut-on lutter contre le fatum, on serait plus insensé qu'on ne l'est déjà, il faut donc se plier, se courber et se plier, c'est ainsi qu'on voit ces corps courbés dans les asiles, sur les bancs publics, dans les stations de métro, les cervicales repliées sur les dorsales.

    Les cervicales repliées sur les dorsales. Est-ce la volonté de retrouver la position originelle. Est-ce la volonté de se rapprocher du sol, de la terre, des racines, est-ce la gravité  simplement. C'est sûrement la gravité non entravée par l'ego, la gravité quand elle a perdu son orgueil. c'est infiniment le symbole de l'humilité. C'est très beau. 

    L'humilité. Ferdinand Cheval et sa brouette


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  • Commentaires

    1
    Un visiteur
    Mardi 12 Janvier 2010 à 20:03
    C'est très vrai ce que tu dis et je comprend en partie ce que tu ressens la. Tu es très lucide. C'est un témoignage touchant que le tiens, c'est une belle initiative que de nous faire partager tes impressions
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